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Herbert Taege | "Confédération européenne" ou "nation européenne" ?
Nation Europa, n°
2/1988 ; traduction française de Luc Nannens
[Synergies Européennes, ASKANIA (Lindhorst) / Nation Europa (Coburg) / Vouloir (Bruxelles), Août, 1988]
En 1987, paraissait à Munich aux éditions Universitas l'ouvrage courageux de Hans Werner Neulen, intitulé Europa und das 3. Reich - Einigungs-bestrebungen im deutschen Machtbereich 1939-45. Ce livre constitue une véritable contribution à l'historicisation du national-socialisme car il n'hésite pas à mettre en évidence des concepts et projets d'alors, décrétés aujourd'hui "indésirables sur le plan de la pédagogie populaire", dont, notamment, les conceptions de l'Europe nées au sein du SS-Hauptamt et chez le Reichsleiter Baldur von Schirach.
L'idée d'une "Confédération européenne"
Citons quelques extraits du livre de Neulen (p. 64) :
"Le centre nerveux où s'élaborait l'idéologie européenne des SS, c'était le SS-Hauptamt, avec ses Bureaux, la Amtsgruppe D (ou Europa-Amt, préalablement dénommé "Germanische Leitstelle") et la Amtsgruppe C. Au sein de la Amtsgruppe D, c'était Alexander Dolezalek qui avait reçu la mission de travailler les questions fondamentales. Ses plans pour l'Europe se basaient sur une conception fédéraliste. Dolezalek a tenté de trouver une réponse adéquate à la question décisive qu'avait soulevée l'écrivain Carl Düssel en 1944 : "Pourquoi, vous autres Allemands, vous taisez-vous ? Pourquoi ne dites-vous pas clairement et intelligiblement comment vous concevez l'avenir, notre avenir, l'avenir de l'Europe ?". La réponse de Dolezalek, c'était la Confédération Européenne...".
Neulen esquisse ensuite la tactique conçue par Dolezalek, laquelle était un plan en deux phases, destiné à torpiller le projet allié formulé à Casablanca et réclamant l'unconditionnal surrender, la reddition inconditionnelle. [N.d.t. : Ce plan, explique Neulen, visait, dans sa première phase, à faire croire aux Anglo-Saxons qu'un nouveau Rapallo était imminent, que le Reich préparait une paix séparée avec Staline. À l'intérieur, le régime NS devait socialiser l'économie allemande, de façon à la faire ressembler au soviétisme. La crainte d'un bloc socialiste germano-russe devait, dans l'optique de Dolezalek, forcer les Anglo-Saxons à composer et à abandonner le principe de la reddition inconditionnelle. S'amorcerait alors la seconde phase, celle du dialogue entre le Reich et les Anglo-Saxons, de façon à aboutir à la paix sur les fronts ouest et sud]. Et Neulen poursuit son exposé : "Bien sûr, il y avait, à l'intérieur du système, des résistances envers les plans de Dolezalek. Notamment parce qu'ils prévoyaient de faire accroire qu'au niveau intérieur l'Allemagne aux abois s'alignerait fortement sur les critères du communisme. Ce projet laissait toutefois le Reichssicherheitshauptamt (= la sûreté) sceptique. Ainsi, son chef, le Dr. Kaltenbrunner, rejetait, lors d'une conversation privée, toute entreprise de cette nature, la jugeant trop dangereuse. Le point le plus litigieux concernait la capacité à négocier des dirigeants allemands. L'objectif visé, c'est-à-dire une paix de compromis avec les Occidentaux, n'aurait jamais pu être atteint, avec un Hitler, dictateur omnipotent, à la tête du Reich. C'est pourquoi, on imagina de modifier la structure intérieure du Reich en repoussant Hitler dans la position formelle de "Président du Reich" et en valorisant du même coup la position du Reichsführer-SS (= Himmler).
Le passeport européen
Les plans généraux élaborés par Dolezalek contenaient, dans leurs nombreuses annexes, une quantité impressionnante de propositions, dont, notamment, "Cinq Thèses". Parmi celles-ci, la Thèse 3 était consacrée à l'idée de paix pour l'Europe de l'avenir (Document n° 23, dans le livre de Neulen). L'Europe se serait transformée en une fédération, la "Confédération Européenne" (Europäische Eidgenossenschaft), basée sur les principes de la coopération volontaire, de la liberté des nations-ethnies et sur un socialisme à vitesses multiples, chaque fois adapté aux spécificités nationales. Le programme européen devait non seulement marquer un changement d'orientation dans la politique extérieure du Reich en adoptant une ligne résolument anti-impérialiste mais aussi faciliter le dialogue entre Berlin et les puissances occidentales. La Charte Européenne (Europa-Charta), rédigée en annexe des "Cinq Thèses" (Document n° 24), exprimait de manière concrète les propositions pour un "ordre fondamental", que proposait le Bureau planificateur du SS-Hauptamt pour l'Europe à venir, pour autant qu'une telle activité soit encore possible, dans les circonstances tragiques de 1944, sur le plan intérieur. Pour pouvoir concrétiser l'idéal d'égalité en droit de tous les Européens, le Bureau proposa la création d'un passeport nouveau et additionnel, le "passeport européen" (Europapaß) qui serait distribué aux volontaires et aux travailleurs méritants étrangers. À utiliser parallèlement aux papiers usuels déterminant l'appartenance nationale/étatique, ce passeport garantissait la jouissance progressive de droits élargis. Le département de planification élabora ce passeport avec la collaboration du Ministère de l'Intérieur et l'accord de 42 instances supérieures du Reich, sans toutefois que le projet puisse encore être réalisé.
L'idée d'une paix pour l'Europe
Ce ne fut pas seulement au sein de la Amtsgruppe D que l'on a réfléchi à une conception de l'Europe ; à la fin de 1944, la Amtsgruppe C du SS-Hauptamt se mit également à l'ouvrage. Ce département ébaucha en octobre 1944 un projet intitulé : "La tâche politique des officiers et sous-officiers allemands détachés auprès des unités étrangères de la Waffen-SS". Le rédacteur de ce projet ne laissait planer aucun doute quant à sa volonté de rejeter toute politique allemande qui serait impérialiste et coercitive et qui sacrifierait les peuples mineurs à une assimilation forcée. Il refusait aussi l'idée d'une équivalence monochrome et indifférenciée entre tous les peuples ainsi que l'idéal américain d'une fusion de toutes les nationalités immigrantes. À ces modèles, la Amtsgruppe C opposait une conception européenne de la Völkergenossenschaft (= la communauté charnelle des peuples), dont les membres ne serait pas coulés dans un moule commun...".
"L'idée d'un ordre de paix en Europe ne s'était pas encore entièrement dégagé du national-socialisme mais avait toutefois propagé des amorces de solutions en politiques intérieure et extérieure, solutions qui prévoyaient l'abandon du Führerprinzip totalitaire et de la prétention allemande à une domination absolue du continent. Un long chemin avait été parcouru depuis l'idée d'un État germanique coercitif sous hégémonie absolue de l'Allemagne jusqu'à l'idéal sublime d'une "Confédération Européenne", où chaque peuple serait libre de se donner l'ordre politique de son choix et pourrait façonner en toute liberté son destin politique".
Dans son annexe de documents, en particulier avec les Documents n° 23 à 27, Neulen vérifie ses assertions. Le Document n° 23 recèle l'objectif de guerre de l'Allemagne, tel qu'il fut formulé par le SS-Hauptamt : cet objectif, c'était "die europäische Friedensidee 1944/45" (l'idée de paix pour l'Europe 1944/45) (cf. p. 165). Ce projet comprenait sept points, dont je livre ici l'essentiel :
a) un plan de
paix pour l'Europe ;
b) un socialisme völkisch (c'est-à-dire un socialisme différencié cas par cas,
selon les spécificités ethniques) ;
c) la coopération économique ;
d) la liberté pour tous les peuples/ethnies (Volkstum) ;
e) la protection des petits peuples ;
f) la liberté intérieure pour tous les peuples ;
g) la liberté de travail.
Le Document conclut : "Résumé : l'Allemagne mène cette guerre pour atteindre un objectif positif : construire la Confédération Européenne, la communauté associative et socialiste des peuples d'Europe".
Le Document n° 24, reproduit dans le livre de Neulen, consiste en la Charte Européenne élaborée par le SS-Hauptamt en 1944/45 (Europa-Charta). Nous nous permettons de le reproduire ci-après in extenso :
La Charte Européenne
"Vu que les puissances ennemies ont dévoilé désormais leurs plans de guerre, lesquels ne visent qu'à des destructions, le gouvernement du Reich, conjointement aux gouvernements qui lui sont alliés, ceux de Norvège, d'Estonie, de Lettonie, du Danemark, de Bohème-Moravie, d'Italie, de France, de Hongrie, de Serbie, de Roumanie et de Croatie, a décidé de faire connaître les fondements sur lesquels sera façonnée l'Europe de l'avenir, après la victoire de leurs armes. Les puissances européennes de la construction luttent pour l'avènement de cinq ordres fondamentaux, de six libertés fondamentales et de sept droits fondamentaux, applicables aux peuples :
Les
cinq ordres fondamentaux sont :
1. L'ordonnance du monde selon des grands espaces de dimensions continentales.
2. L'ordonnance de notre continent selon les principes d'une Confédération
Européenne.
3. L'ordonnance de notre économie confédérale selon les principes de la division
du travail, de l'assistance mutuelle et de la coopération.
4. L'ordonnance de chaque peuple selon les critères de la Volksgemeinschaft (de
la communauté populaire ; c'est-à-dire dans la défense et l'illustration
constante des spécificités inhérentes à chaque conglomérat ethnique/nationale, n.d.t.).
5. L'ordonnance de la famille en tant que cellule initiale de tout peuple.
Les six
libertés fondamentales sont :
6. La liberté des peuples vis-à-vis de toute violence perpétré par les
super-puissances du monde.
7. La liberté des peuples de façonner eux-mêmes leur propre ordre intérieur.
8. La liberté des peuples de se défendre contre toute oppression étrangère et
toute Umvolkung (n.d.t. : c'est-à-dire toute modification planifiée d'une substance
ethnique, installée sur un sol, par transplantation de populations allochtones).
9. La liberté de la personnalité contre tous les viols de sa sphère autonome, où
elle exerce sa responsabilité.
10. La liberté des cultures populaires vis-à-vis de toutes les formes de
coercition et de massification.
11. La liberté religieuse contre toute Gottlosigkeit (n.d.t. : absence de sens du
divin) et toute manipulation politique.
Les
sept droits fondamentaux sont :
12. Le droit de tout homme au Travail et le devoir de Travail.
13. Le droit de tout homme à déployer librement ses forces et à accéder à toutes
les professions selon ses capacités et ses prestations.
14. Le droit de tout homme à un revenu vital déterminé de façon différentielle
selon ses prestations.
15. Le droit de tout homme à participer au processus de décision quand se
façonne la vie communautaire nationale.
16. Le droit de tout homme à être propriétaire et à posséder un sol en propre.
17. Le droit de tout homme à jouir de temps de loisirs et de récréation et à
participer et à jouir à/de toutes les créations et les institutions de la vie
culturelle.
18. Le droit de tout homme à recevoir protection en cas de situation de
détresse, dont il n'est pas responsable."
Les réticences contre les plans européens
On a souvent avancé l'argument qui consiste à dire que les plans des dirigeants SS pour la construction d'une Europe confédérale après les hostilités sont arrivés trop tard et n'étaient qu'opportunisme. En réalité, dit-on, c'est bien le SS-Hauptamt qui a cultivé l'image de la "sous-humanité" slave et qui n'a jamais pris de dispositions afin de satisfaire les promesses faites aux volontaires germaniques, puis aux volontaires romans et slaves. Ces arguments, nous les reprenons ici un à un :
L'opposition immanente au système national-socialiste s'était déjà formée en 1942, donc avant Stalingrad et, au sein des sphères dirigeantes SS, avait trouvé son porte-parole en la personne de Richard Hildebrandt. Dès 1943, Himmler avait pris langue avec les adeptes de cette opposition au sein de son corps d'officiers supérieurs, dans le but de travailler à l'établissement d'un Führerstaat constitutionnel. Il aurait fallu dépouiller Hitler de son pouvoir exécutif pour trahison à l'endroit de l'idée nationale-socialiste et le repousser dans un rôle politique purement représentatif. Les puissances ennemies de l'Est comme de l'Ouest, tentèrent, bien qu'à titre d'essai seulement, d'entrer en contact en 1943 et en 1945 avec Himmler pour négocier (to come on speaking terms). Expliquer pourquoi cette tentative tourna à l'échec à cause de la personnalité de Himmler n'entre pas dans le cadre du présent article.
Mais cet échec n'enlève rien au sérieux et à l'honorabilité des objectifs de l'opposition regroupée autour de Hildenbrandt. Ce dernier, dans une déclaration faite sous serment (laquelle paraîtra cette année aux éditions ASKANIA) juste avant qu'il ne soit livré à l'URSS pour y être exécuté, décrivit les objectifs de ses activités et dévoila le nom des personnalités qui l'entouraient. Il y eu des survivants de ce cercle, dont Dolezalek, chef du bureau des plans du SS-Hauptamt, qui a pu, lui, vérifier les écrits laissés par Hildenbrandt. Les objectifs du cercle visaient à rétablir une situation d'Etat de droit en Allemagne par
- une
limitation du pouvoir du Führer ;
- la constitution d'un corps de législateurs ;
- la suppression du système des dignitaires du parti (les Gauleiter) ;
- l'épuration du corps des fonctionnaires de tous les fonctionnaires appartenant
au parti ;
- le contrôle juridique des mesures prises par la police d'Etat.
Ce qui constituait indubitablement le point saillant de cette "opposition", c'était le but de la politique extérieure, déjà pré-esquissé à l'époque, et qui finira par s'exprimer dans le plan de la "Confédération Européenne" :
"Renoncement à toute prétention d'hégémonie allemande au-delà des frontières naturelles de l'ethnicité allemande et, de ce fait, retour au programme du parti. Création des États-Unis d'Europe sur base d'une égalité en droit de tous les peuples compris dans cet ensemble. Subordination de tous les points de vue nationaux à ce grand objectif commun" (Taege, Über die Zeiten fort, p. 25).
Certaines
racines de ces revendications en politique intérieure remontaient déjà à
l'avant-guerre. Ainsi, le Chef du SD-Inland (= sécurité intérieure), Otto Ohlendorf, que Himmler avait surnommé le "Gardien du Graal qu'est l'Idée" (Gralshüter
der Idee), avait suggéré, avant que n'éclate la guerre, des initiatives en
matière de législation, visant à assurer
- la protection des minorités religieuses ;
- le contrôle juridique des internements en camp de concentration ;
- un statut de minorité pour les Juifs (par lequel, ceux-ci seraient devenus des
sujets du droit des gens ; p. 45).
Quant à la question de savoir si les volontaires européens qui avaient combattu aux côtés des Allemands auraient reçu les droits qu'on leur avait promis, après une paix négociée, je renvoie à un autre ouvrage de Neulen, An deutscher Seite - Internationale Freiwillige von Wehrmacht und Waffen-SS (Universitas, Munich, 1985), du moins pour prendre acte du fait que c'était, en règle générale, des motifs nationaux qui avaient mu ces hommes. Il est pertinent de rétorquer, quand on argumente contre la bonne volonté allemande dans ce domaine, que Hitler s'était opposé à toutes concessions dans l'élaboration d'un ordre européen pour l'après-guerre. En revanche, on peut répondre que Hitler, s'il avait survécu à une guerre gagnée par les armes allemandes et s'il avait pu atteindre une paix de compromis, n'aurait pas pu se soustraire à la pression des faits. Le SS-Obergruppenführer Berger, chef de l'Ergänzungswesen (département du recrutement) de la Waffen-SS et dernier chef du Bureau des prisonniers de guerre, avait prévu que la guerre menée côte à côte et le sang versé en commun aurait fait naître des liens si forts qu'ils auraient empêché toute guerre fratricide européenne dans le futur. De plus, le fait qu'il y avait tant de soldats étrangers volontaires, déterminés par des motifs nationaux et pétris de principes spécifiques, aurait peser lourd dans la balance au moment de construire cette Europe d'après la guerre (nous renvoyons le lecteur aux écrits laissés par le Général Berger et édités par Robert Kübler chez ASKANIA en 1984 sous le titre de Chef-KGW).
On avance souvent l'argument rédhibitoire qui consiste à signaler que le SS-Hauptamt de Berger a édité la très douteuse brochure sur la "sous-humanité" des Slaves. Cet argument est valide mais il faut savoir que cet écrit injurieux, rédigé au sein de la Amtsgruppe C, avait été interdit à la vente en kiosque dès 1943 et ce, avant sa parution, puisqu'il ne fut imprimé qu'en 1944 et aussitôt retiré de la circulation car il tombait sous le coup d'un interdit. Cette brochure n'a donc joui d'aucune diffusion, fut immédiatement retirée et mise au pilon. Seuls quelques rares exemplaires d'archives ont survécu à l'effondrement, dont un figure à l'inventaire du Dokumentenkabinett, Studiensammlung für europäische Geschichte und Gegenwart à Vlotho/W., où Neulen a rassemblé et complété sa documentation.
Il est exact aussi que Goebbels, Ministre de la Propagande, avait lancé le 15 février 1943 une directive qui interdisait toute forme de discrimination à l'égard des peuples européens et, plus particulièrement, des peuples slaves. Berger, de son côté, reçut cette directive via Himmler et la transmit à tous les bureaux placés sous sa houlette, en tant qu'"ordre du Reichsführer" (cf. les documents publiés dans ASKANIA-Annual, n° 11, septembre 1987). Exact également est le fait que Berger, ainsi que d'autres figures de proue du NS comme Baldur von Schirach, s'étaient efforcé dès 1943 de mettre sur pied une "armée russe de libération" (ARL). Au moment même où devait être diffusée la fameuse brochure sur la "sous-humanité" des Slaves, le SS-Hauptamt, comme le prouvent les documents archivés, fixait formes et couleurs des emblèmes et insignes nationaux des contingents de volontaires de l'Est, préoccupation qui ne permet pas de conclure à un quelconque préjugé de "sous-humanité". Preuve de cette préoccupation constante : cette citation issue d'un ordre de Berger, daté du 26 février 1945, qui répète que les contingents étrangers ne sont pas constitués de mercenaires mais luttent pour des objectifs nationaux :
"Les runes de la victoires (sic!) sont portées seulement par les hommes aptes à servir dans les SS et originaires d'Allemagne ou des pays germaniques ; toutes les autres unités, provenant d'autres peuples, portent leurs insignes nationaux au col. Il serait complètement insensé d'imposer les runes SS aux volontaires des autres peuples et d'attester de la sorte qu'ils ne sont que des mercenaires. Porter leurs insignes nationaux extériorise le fait qu'ils combattent pour leur liberté personnelle et pour leur pays" (Dokumentenkabinett Vlotho).
Les volontaires russes
Hitler a donné trop tard son assentiment à la constitution d'une armée russe de libération. Hitler est responsable d'avoir réduit à néant les efforts de l'Armée de Terre (Heer) de "marcher à la victoire avec les Russes contre les Bolchéviks" (Vlassov). En juillet 1943, le général russe prisonnier Vlassov envoie un mémorandum à Hitler, dont l'essentiel se reflète dans ce passage :
"Le Führer Hitler doit trancher tout de suite : contre la Russie ou contre les Bolchéviques ? S'il opte contre la Russie, alors cette guerre durera encore de nombreuses années et coûtera beaucoup de sang et, je puis le dire, cette guerre, il la perdra...".
Au même moment, le 1 juillet 1943, six mois après la défaite de Stalingrad, Hitler déclarait que son objectif de guerre à l'Est n'avait pas changé : c'était la conquête du sol. Et dans le même discours, il plaidait pour une politique qui "d'une part, devait conduire au but final, par le recrutement de bataillons à l'Est, et, d'autre part, qui ferait en sorte que ces bataillons ne deviennent pas des armées qui pourraient tirer des conclusions politiques de leur engagement, lesquelles nous serions dans l'obligation d'honorer...".
On comprend pourquoi les fonctionnaires et les officiers allemands qui avaient soutenu le mouvement de Vlassov se sentirent trahis. Beaucoup se retirèrent du jeu, avant que Goebbels n'abandonne l'idée de créer un poste qu'il avait pourtant prévu: celui d'un "chargé d'affaires pour les problèmes de l'Est", attaché au Ministère de la Propagande (cf. Sergej Fröhlich, General Wlassow, Markus-Verlag, Cologne, 1987, p. 156). Pour ce poste, Goebbels avait songé à Günter Kaufmann, rédacteur en chef du magazine Wille und Macht, destiné aux chefs de la Hitlerjugend. Kaufmann, conjointement à son collègue de l'organe Das Schwarze Korps, Gunter d'Alquen, avait milité depuis des années pour un changement radical de cap en matière de politique russe. Dans le numéro d'avril/juin 1943 de Wille und Macht, Kaufmann avait publié la lettre ouverte du Général Vlassov sous le titre de Russen gegen Sowjets (= les Russes contre les Soviets) (cf. S. Fröhlich, op. cit., p. 149).
Dans le cercle qui entourait Vlassov, auquel appartenait aussi l'écrivain Edwin Erich Dwinger, tous étaient d'accord pour dire que "la franchise devait être la condition préalable et inconditionnelle dans les rapports entre le gouvernement allemand et le mouvement de libération russe". On se félicita que le nom du Général Vlassov avait enfin été évoqué dans la presse allemande, notamment dans le magazine Wille und Macht... Dans un numéro spécial, l'appel de Vlassov avait non seulement été cité in extenso mais aussi commenté sans la moindre ambiguïté".
À la suite de cela, les choses se précipitèrent. Schirach avait fondé en septembre 1942 une ligue européenne de la jeunesse (Europäischer Jugendverband), dont les structures principales recelaient tant d'anti-impérialisme, de solidarisme et d'apaisement entre les États nationaux, que Neulen a estimé intéressant d'en analyser l'histoire dans son ouvrage sur les tentatives d'unification continentale dans l'espace contrôlé par les Allemands. Nous reviendrons plus loin sur cette initiative mais nous nous permettons de l'évoquer déjà ici, car Hitler prit prétexte de la fondation de cette ligue pour interdire toute "planification, préparation et organisation effective de diètes et/ou congrès européens ou internationaux ou toute fondation de structures européennes ou internationales (Neulen, p. 36).
De ce fait, Schirach, convaincu par G. Kaufmann (cf. Fröhlich, p. 151), fit preuve de hardiesse en invitant Vlassov chez lui à Vienne à l'été 1943. C'est le Generalfeldmarschall Keitel qui donna l'autorisation pour cette visite, en espérant provoquer chez Hitler un acquiescement dans la question du mouvement de libération russe. Himmler oeuvra dans ce sens également, tout en souhaitant que l'Ostpolitik, que venaient de lui suggérer Gunther d'Alquen et le chef du SS-Hauptamt, Berger, puisse se réaliser avec le consentement de Hitler, plutôt que contre sa volonté (cf. la notice de Dolezalek, citée par Fröhlich, archives Taege).
La visite de Vlassov à Vienne se déroula comme la visite d'un chef d'État. Une compagnie de la Division Großdeutschland défila devant le siège du Reichsstatthalter. Fröhlich nous relate l'événement :
"La personnalité et le programme de Vlassov suscitèrent l'intérêt de Schirach. Celui-ci agit aussitôt et expédia un mémorandum à Himmler et à Goering, dans lequel il soulignait la nécessité de reconnaître le mouvement de Vlassov ; il comparait l'Union Soviétique et le futur gouvernement germanophile de Vlassov à la France occupée et au régime de Vichy du Maréchal Pétain. On aurait connaissance d'une visite préalable de Schirach à Hitler, où le chef de la jeunesse allemande amorça un plaidoyer pour Vlassov, sans succès... Hitler aurait été hors de lui et aurait exprimé sa colère comme suit (paroles que Dwinger m'a certifié être authentiques) : "Quiconque se préoccupe encore de cette façon des problèmes de l'Est, me tombe dessus dans le dos, au moment même où je suis en passe de remporter la plus grande victoire militaire de tous les temps".
Ce n'est finalement qu'en 1944 que le Chef du SS-Hauptamt, Berger, reçut le feu vert pour mettre sur pied et armer des divisions russes pour participer à la libération de la Russie. Mais il était trop tard : la prophétie du Général Vlassov allait se réaliser...
La tentative d'unir les jeunesses d'Europe
Revenons à l'exposé que nous donne Neulen des tentatives d'unification de la jeunesse européenne pendant la seconde guerre mondiale. Il nous semble opportun, ici, de rappeler quelques événements non saillants et, partant, oubliés, de l'année 1942. Neulen nous évoque (p. 34) un projet de Rosenberg, responsable de l'éducation intellectuelle et philosophique au sein de la NSDAP et Ministre des Territoires de l'Est occupés, consistant à organiser une exposition intitulée "Kampf um Europa" (La lutte pour l'Europe). Ribbentrop, en tant que Ministre des Affaires étrangères, s'y opposa et le grand rassemblement prévu par Rosenberg fut interdit.
À l'automne de cette même année 1942, est fondée à Vienne la Ligue européenne de la jeunesse (Europäischer Jugendverband). Vu la situation, cette fondation ressemble à une épreuve de force. Car les statuts de cette ligue s'opposent diamétralement aux projets du gouvernement du Reich quant à l'avenir de l'Europe post bellum. Ces statuts ont-ils signalé la direction dans laquelle la jeunesse d'Europe voulait marcher ? Lorsque l'on lit les commentaires de Schirach sur ces statuts, publiés dans la revue Das junge Deutschland (36ème année, 1942, pp. 284-285) et repris dans le Document n° 7 du livre de Neulen, cette thèse semble s'imposer. Les formules de Schirach n'étaient pas dictées par une crainte de l'issue fatale de la guerre mais sont le résultat prouvé d'une opinion en germe depuis 1936, année où Schirach distribua le texte d'une conférence qu'il prononça devant des diplomates et des journalistes étrangers (Dokumentenkabinett de Vlotho). Le discours de Vienne du 14 septembre 1942 est assez significatif, comme le prouve cet extrait, tiré des passages retenus par Neulen :
"La tâche de la Ligue européenne de la Jeunesse, c'est de consolider et de renforcer, dans la jeune génération, la conscience de la commune appartenance de tous les Européens à notre continent. En tant qu'expression de l'ordre nouveau, la Ligue européenne de la Jeunesse est une communauté de travail, où se regroupent des organisations de jeunesse autonomes sur le plan national et conscientes de leur identité populaire. Cette caractéristique de la Ligue européenne de la Jeunesse exclut toute immixtion dans les affaires internes d'une organisation de jeunesse propre à un pays particulier. La Ligue européenne de la Jeunesse rejette aussi de ce fait toutes les tentatives paneuropéennes. Parce qu'elle constitue le plus grand rassemblement des chefs et des éducateurs de jeunesse qui ait jamais été fondé dans le monde, notre ligue, dans la concrétisation de sa tâche, part du principe que la Nation, que le terroir, la maison parentale et la communauté juvénile nationale sont les éléments du vécu qui déterminent l'éducation de la jeunesse. Celui qui demeure fidèle à sa nation, qui accomplit son devoir en conscience et avec bravoure, crée d'emblée les conditions d'existence d'une communauté européenne, laquelle n'acquiert valeur que lorsque chacun de ses membres est le représentant national de son peuple (...).
La Ligue européenne de la Jeunesse, nouvellement fondée, est le symbole d'un ordre meilleur et nouveau. Un processus entamé il y a une année se voit couronné de succès aujourd'hui, dans l'idée d'un rassemblement des organisations européennes de jeunesse ; il issu de notre travail en commun, accompli dans la camaraderie. L'importance des organisations de jeunesse d'Europe repose précisément sur cela : elles sont des communautés d'éducation à vocation résolument nationale, nées au sein des divers peuples qui composent notre continent, et sont préprogrammées pour travailler exclusivement dans ces communautés nationales populaires. L'autonomie et la spécificité nationale des organisations représentées ici nous garantissent que la nouvelle Ligue européenne de la Jeunesse accomplira sa tâche politique et éducatrice. Cette ligue entre dans la vie avec un programme, dont la base de travail repose sur le respect mutuel entre toutes les organisations membres, acquis lors de nombreuses rencontres. Ainsi naît une franche camaraderie entre toutes les jeunesses d'Europe ! (...).
La Ligue européenne de la Jeunesse n'est pas une création de la démocratie. Ce serait d'ailleurs contraire à l'esprit de la jeunesse et à tout le travail que nous avons accompli en commun, de procéder selon le système parlementaire des nombres, c'est-à-dire en faisant dépendre le poids de chaque organisation de jeunesse dans le Führerring ("le Cercle des Chefs") du nombre de ses membres. Dans notre assemblée, chaque jeunesse nationale, que nous avons invitée à adhérer, reçoit siège et voix, qu'elle soit la représentante d'un petit ou d'un grand peuple. Dans les commissions de travail, présidera l'organisation qui, dans un domaine spécial, aura effectué des prestations intéressantes. Les organisations membres de la Ligue européenne de la Jeunesse sont fondamentalement égales entre elles. Le présidium germano-italien, qui, avec l'accord de tous les membres, à pris la direction de la Ligue européenne de la Jeunesse, prend ses décisions de concert. La Ligue européenne de la Jeunesse se rassemble tous les ans. (...)".
Malgré toutes les embûches et les hostilités, le congrès des quatorze organisations de jeunesse fut un succès pour les chefs de la HJ. Le Président d'honneur, Baldur von Schirach, agressa même un tabou nazi dans son discours d'ouverture, en proclamant le principe de l'égalité en droit pour toutes les organisations de jeunesse nationales appartenant à la Ligue européenne de la Jeunesse. Mais cette organisation internationale de regroupement devait rester une tentative d'unification sans avenir, après l'interdiction formulée par Hitler.
Le point d'interrogation dans le titre du présent article reste un point d'interrogation purement rhétorique ; il n'en demeure pas moins que la problématique soulevée dans cet article reste importante sur le plan de l'histoire des idées politiques. Elle prouve, cette problématique, qu'il existait en deçà de la politique officielle du IIIème Reich, des mouvements réformateurs importants qu'il ne faut pas condamner à l'oubli et au silence, sous peine de heurter de plein fouet l'exigence de véracité qu'exige de nous la science historique. Qui plus est : en cas d'occultation volontaire de pans entiers de l'histoire, la politique pratique et la conscience historique actuelle subiraient de gros dommages.
Herbert Taege,
Directeur des éditions ASKANIA et éditeur de la revue ASKANIA-Annual. Adresse : Postfach 17, D-3067 Lindhorst.
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